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Patrick Guyon : CELUI
QUI DONNE Ne parlez pas de vos poètes
à ceux que vous aimez. C’est bien assez de rendre grâce
que leur lumière, ici, soit portée sans flambeau, leur parole
sans fanfare, non dans les formes qu’ils ont dites ni même
seulement leur langue, c’est bien assez qu’elle soit
perdue dans l’ordre sans mesure de ses métamorphoses :
dans l’œil qui voit les arbres, la bouche qui distribue son
blé, la main qui touche une autre épaule… Une sagesse nous dit que la fidélité,
c’est l’avenir qu’on leur donne sous les espèces
d’avataras. Cependant, un devoir nous oblige à remonter vers eux.
Car ils sont seuls. Ainsi peut-on rêver qu’au
moins ils sachent, là où ils sont, l’aval de leur
bonté. Comme si les âmes mortes pouvaient y deviner des mains,
qu’une chaîne improbable, de ceux qui s’en trouvaient
grandis, fît remonter vers eux – au rebours d’une série
de hasards inéclos – non le pauvre salaire de vocations impayées :
une immobile paix que nous, les hommes rivés au temps, ne savons
pas imaginer. Ce sont des maîtres invisibles. Non, il n’importe pas qu’on
les montre du doigt, qu’on en parle : autrement qu’aujourd’hui,
donc, où ne sont mesurés les idées ni les actes,
mais le bruit alentour. Pourtant, ces forces-là existent et font,
quoiqu’elles ne soient point vues. Non pas de la façon dont
sont transmis les chocs, les ondes qu’en langue claire la mécanique
décrit, mais par pur mouvement d’âme – par transmission
secrète, non seulement de la bouche : de la bonté vers
la bonté… Comme si ce qui passait de l’un à
l’autre avait fini par devenir néant d’objet, et que
tout geste, dans une chaîne unanime, pût devenir offrande.
Oui les cœurs, de la sorte, et
à la fin à leur insu, et jusqu’à percevoir
seulement cet arbre-ci,
reçoivent un rayon, on ne sait d’où venu, mais qu’un
regard considérable saurait bien distinguer, nommer comme une source,
saurait bien rattacher, oui – quand
même on les a vus, eux, dans la réalité, médiocres
ou mesquins – à la piété de celui-ci ou à
l’intelligence de celui-là… Et ainsi semble-t-il que
naisse une force absconse, énorme, indivisible. Qu’elle se
répande de proche en proche (il faut redire le mot avec sa vérité :
de cœur en cœur), de sorte qu’à la fin, sur l’herbe, ou
sur les fruits offerts, ou sur la paix des fronts, c’est Dieu
qui parle, n’est-ce pas ?
[poème dédié à Jean-Marie Barnaud
publié dans Une maison, des voix, en 1998 par Cheyne éditeur
et la Médiathèque de la Durance] |
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